La lettre

J’ai écrit à un auteur. Un auteur que j’aime bien. Enfin, une auteure, il paraît qu’il faut dire une auteure. Ce n’est pas la première fois que j’en ai envie, mais c’est la première fois que je le fais. La dernière fois, c’est quand j’ai lu « Comment supporter sa liberté », de Chantal Thomas. Elle y parle de gens que j’aime bien, de sentiments que j’ai perdus et qui me manquent, avec tant de conviction que lorsque j’ai fermé le livre, j’avais à nouveau 21 ans et plein de courage. J’ai béni Chantal Thomas. Je lui ai écrit un mot. Dans ma tête. Et puis j’ai vérifié, et constaté que le livre n’était pas tout récent. Alors je me suis dit bon, est-ce que ça a encore de l’importance pour elle ( et pour moi ? motus ), je me suis dit que c’était peut-être si loin dans sa tête...

Voilà le prétexte que je me suis trouvé cette fois-là.

Mais cette fois-ci je me suis empêchée de réfléchir avant de faire les choses. Vite j’ai composé la lettre, vite je l’ai écrite et très vite, hop, je l’ai postée. Débarrassée. Il n’y a plus de risque que je ne l’écrive pas.

Et donc trois jours après je suis assise dans un café, en face du château, et à cinq mètres de moi, derrière deux rangs de petits vieux venus boire leur chocolat, il y a une jeune femme. Elle est châtain, bouclée, avec des lunettes cerclées de noir, je dis cerclées pourtant elles sont rectangulaires ses lunettes, elle est très chic, avec un pull gris, et des poignets de chemise blanche qui apparaissent quand elle fume. Elle fume très classe. Devant elle il y a une tasse de café, une carafe et un verre d’eau. Visiblement, ça fait un bon moment qu’elle est là, et elle n’a pas l’air préoccupé par l’heure. (Je dis ça parce que moi, il se passe rarement plus d’un quart d’heure sans que je consulte ma montre). Donc elle est là, bien installée. Et elle écrit. En voilà une qui doit faire comme moi, aller dans un endroit public pour être plus isolée, on n’est jamais aussi seul que dans un endroit public, etc., etc., l’affaire habituelle. Et je me dis : si c’était elle ? Et si c’était Héléna G., assise dans un café en face du château, en train de répondre à la lettre d’une admiratrice ? «Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire, j’écris des livres moi, je n’ai de conseils à donner à personne, quelle barbe... ». Ou bien: « Eh bien, cette jeune femme a l’air très intéressant, tâchons d’être à la hauteur de ses attentes ». Ou bien encore : « Ah, que ça fait du bien, les compliments, on en a jamais trop. Je vais lui écrire combien ça m’a fait plaisir, elle m’en enverra peut-être d’autres. » Elle allume une autre cigarette, l’air très concentré. Héléna G., je vous aime, peaufinez bien votre réponse. Je ne supporterai pas la moindre déception. Faites que ces petits fils qui nous lient les uns aux autres, dans le temps et dans l’espace, soient un peu plus tendus, un peu plus solides, un peu plus visibles.


Nathalie Tousnakhoff